vendredi 20 mai 2011

Quelques mots sur la ville de Tchernivtsi

La ville de Tchernivtsi se trouve juste au milieu du continent européen. En réunissant de façon tout à fait étonnante et presque énigmatique tous les ethos, Tchernivtsi et la Bucovine du Nord étaient comme un miroir du destin de l`Europe centrale. Cette région se distinguait par la richesse, la pluralité ethnique d`une population vivant malgré tout assez longtemps en bonne intelligence, dans un équilibre à la fois politique, économique et linguistique qui, s`il savait préserver les particularités individuelles, n`en restait pas moins ouvert à une forme de tolérance relative réciproque.
L’histoire de la Bucovine du Nord est essentiellement liée à l’existence de deux immenses empires – l’austro-hongrois (1774-1918) et le soviétique (1945-1991). Dans l’entre-temps n’oublions pas la période roumaine (1922-1940) pendant laquelle un voile de plus en plus opaque s’est abattu sur la ville et la région. Il ne faut pas oublier non plus tout un cyclone qui passa à travers la ville pendant la guerre 1940-1945 ainsi que l’époque soviétique (1945-1991) qui fut non moins pénible pour les habitants de Tchernivtsi.
Les dénominations de Czernowitz, la ville devenue mythique, ainsi que celles de sa région, ont été abondantes : « la Petite Vienne », « le Petit Paris », « la Jérusalem de Bucovine » (A.Appelfeld ) ou « le Petit Jérusalem sur le Pruth » (P.Rychlo), pour ne citer que les appellations de sa capitale Czernowitz (ou Czernovitz) / Cernąuţi / Tchernovitsy / Tchernovtsy /Tchernivtsi. La Bucovine elle-même est souvent appelée « contrée des cinq langues » ou « Babylone de l’Europe de Sud-est ». Cet emploi de pseudonymes périphrastiques qualifiant des lieux uniques dans leur genre se retrouve également dans l’appellation de localités bucoviniennes moins importantes du point de vue administratif. Ainsi, par exemple, Sadagora, une bourgade située à une dizaine de kilomètres de Czernowitz, véritable centre hassidique où, avant la première guerre mondiale, 80 % de la population était composée de Juifs, est nommée « le Petit Vatican du hassidisme ». Dans la mesure où toutes ces appellations font référence à des toponymes « extérieurs » universellement connus, l’unicité et la localisation de ces lieux ne pose aucun problème au lecteur.
Czernowitz était connue avant la Seconde Guerre mondiale comme une ville située au croisement de l’Europe occidentale et orientale, comme une ville aux innombrables minorités qui vivaient en harmonie, comme une ville où régnait une grande passion pour l’enseignement et la culture (selon Aharon Appelfeld, c’était « une cité florissante où l’art et la poésie étaient célébrés »). C’était une métropole dont le niveau culturel égalait largement celui des grandes villes d’Europe centrale, et surtout c’était une ville où la moitié de la population était constituée de Juifs. Ayant été confrontée à plusieurs génocides, dont les victimes ne furent pas seulement ses habitants juifs, Czernowitz représente pour beaucoup l’archétype d’une « métropole culturelle noyée ». C’est, donc, un lieu menacé de disparaître de la mémoire collective, que la littérature ainsi que les ouvrages à vocation historique ou sociologique tentent d’empêcher de sombrer dans l’oubli. Florence Heymann considère que l’« identité czernowitzienne » repose sur deux composantes principales : la yiddishkeit et la Kultur allemande (F.Heymann ). D’après elle, la perte de ces deux univers a déclenché la ruine de ce qui est à la base du mythe de Czernowitz. En caractérisant ce mythe, Raphaëlle Rérolle écrit : « Les hommes migrent, mais ici la cité aussi a migré... Tout, en ce lieu, rappelle que l’histoire est passée dans un sens, puis dans l’autre, emmenant la ville dans un étourdissant voyage immobile » (F.Heymann ).
Cette ancienne cité de culture allemande était liée aussi à la langue et à la civilisation française. On peut mentionner un fait historique intéressant: le dernier starosta (maire) de Tchernivtsi avant l`avènement des Autrichiens en Bucovine (1792-1795) était un Français - Léon Imbault. A propos, la ville comptait à l'époque autrichienne environ 15 consulats étrangers, un peu moins sous la Roumanie. Donc, dans la période d`entre-deux-guerres il y avait à Tchernivtsi une agence consulaire française, ainsi que l’Institut français dont la mention nous trouvons dans les mémoires d’Edith Silbermann, camarade d’école du grand poète Paul Célan : « aussi, à l’Institut français de notre ville natale nous ne nous contentions pas de fréquenter les cours de langues et d’emprunter des livres à la bibliothèque, nous ne manquions non plus aucune manifestation telle que conférences, soirées de récital ou concerts. Quand l’écolier Paul voulait que son ami Gustl ou moi-même sortissent de la maison il sifflotait les premières lignes de la chanson « Au clair de la lune » (E.Silbermann).
A l`heure actuelle le français est enseigné dans presque 70 écoles en Bucovine du Nord. Rien qu`à l`Université nationale environ 1200 étudiants apprennent le français comme première, deuxième ou troisième langue. Aux chaires de français et de langues modernes et de traduction (faculté d`histoire) travaillent 25 professeurs.
Au palmarès des éminentes personnalités de Tchernivsti on peut citer Paul Celan, poète, exilé à Paris où il mourut en 1970, ainsi que Rose Ausländer qui incarnaient la génération des artistes, des écrivains bucoviniens d’entre-deux-guerres, appelée par A.-M. Sperber « un choeur invisible » - « Der unsichtbare Chor », Gregor Von Rezzori, écrivain, mort en Toscane en avril 1998, le ténor de rénom mondial J.Schmidt (né à Davydeny en 1904, mort à Zurich en 1942). Le village Davydeny a été surtout fécond en hommes illustres : philosophe Pierre Hassner. On peut également mentionner un poète culte roumain M.Eminescu (1850-1889) qui y a fait ses études au gymnase qui porte aujourd’hui son nom, historien ukrainien A.Joukovski (né en 1922), peintre ukrainien Temistokle Virsta ( né en 1923) tous les deux vivant à Paris et beaucoup d`autres représentants de différentes communautés nationales qui avaient jadis peuplé la ville.
Bien évidemment la ville a beaucoup changé, elle est encore beaucoup Czernowitz mais c`est malgré tout Tchernivtsi. On aimerait appartenir à l`Occident mais on ne sait pas comment s`y prendre. Les Tchernivtsiens sont tout de même optimistes, croient en un avenir indissolublement lié au passé riche et glorieux de leur ville natale.

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